L’éducation spécialisée, ou comment entrer dans le mouvement !

Ce texte est le premier d’un triptyque qui explore les trois dimensions de mon accompagnement : thérapeutique, éducative et artistique. Chacune de ces voies éclaire une facette du chemin vers soi. Aujourd’hui, c’est la part éducative que je souhaite mettre en lumière — celle qui nous invite à entrer dans l’action, à agir dans la réalité, à transformer la conscience en geste. Parce que parfois, comprendre ne suffit plus : il faut oser bouger, essayer, se risquer à la vie.

Lorsque la souffrance est devenue mot, représentation, que le doigt de notre pensée est venu la circonscrire, un allègement de l’âme peut se faire ressentir. Le premier travail est parfois celui-là, rendre pour nous intelligible une souffrance souvent sans nom, un malaise diffus, sans représentation. La mise en mots ainsi que la conscientisation de notre mal me semblent être une étape primordiale pour tout début de travail. Cependant, est-elle suffisante ? Je répondrai ici par la négative. En effet, savoir ce qui nous fait mal ne me semble pas suffisant. Nous pouvons prendre l’exemple d’une blessure physique. En effet, tombé de vélo, prendre conscience que la blessure se situe au niveau du genou, que l’on saigne est tout d’abord essentiel afin de circonscrire la zone où il faut agir.Néanmoins, si nous ne faisons que constater, il y a de grandes chances que cela ne guérisse pas de lui-même. Il faudra bien une main. Une main qui désinfecte, qui pose un pansement, qui surveille et refait si nécessaire. Il faudra donc une action de quelqu’un, quelqu’un qui agisse sur la blessure pour l’aider à guérir. La main est une belle représentation de l’éducateur, elle va permettre l’action, de l’incarner dans la vie. Il va soutenir ce passage entre la pensée, la symbolisation, la représentation et celui qui guide le sujet à acter dans sa vie ce qu'il a appris sur lui-même. Souvent, nous entendons, je sais où cela fait mal mais je ne peux pas agir sur ce mal. Je sais ce qui me blesse mais je me sens impuissant… Ce passage entre le “savoir” et donner corps à ce savoir est une étape des plus délicates. Il est possible de se sentir démuni pour incarner cette nouvelle connaissance de soi dans notre vie de tous les jours.

La parole éclaire, mais ne permet pas toujours de faire bouger la vie. Quand la compréhension se pose, une autre étape se dessine : celle qui invite à quitter le terrain de la pensée pour rejoindre celui de la vie concrète. C’est ici que commence le second mouvement du travail : celui de l’action. C’est peut-être ici que serait ma critique la plus sévère vis-à-vis de la psychanalyse : celle de rester dans le domaine des pensées en oubliant que la vie s’interconnecte avec le corps et l’environnement de la personne. En effet, le processus analytique est un outil des plus précieux pour faire monter à la conscience les éléments que notre conscient refoule par la souffrance que ceci génère pour elle. Cependant, les reconnaître ne suffit pas. Si le sujet en reste là, nous arrivons vite à une conclusion erronée, je suis comme ça à cause de… et c’est comme ça, rester dans le monde unique de la pensée peut être risqué. Un jour, une personne en analyse me disait : je finirais alcoolique et c’est comme ça. Ha bon ! Et ben non, ce n’est pas comme ça, il est parfois plus difficile d’agir que de conscientiser notre problématique et notre souffrance. Ce passage à l’action ne semblait pas lui effleurer l’esprit et il semblait préférer rester à une compréhension intellectuelle de sa souffrance sans tenter des actions qui auraient pu lui permettre d’agir dans sa réalité.

Au moment où nous prenons conscience du mal qui nous ronge, plusieurs questions pour le sujet peuvent advenir : J’ai mal ! La belle affaire, mais que fais-je de cette souffrance, que puis-je faire de ce savoir ? Je la regarde me dévorer, me tuer à petit feu, m’accabler chaque jour ? Ou bien, je souffre à cause de ma mère, mon père, d’un traumatisme… Ah j’ai compris mais étrangement cela ne semble pas résoudre mes difficultés dans la vie, je me retrouve encore dans la même situation, malgré tout je tombe encore sur le même type d’homme ou de femme, j’ai toujours des difficultés avec mes pairs, etc… Au travers de ces exemples non exhaustifs, nous voyons bien la difficulté face à laquelle une personne peut se trouver quand il s’agit d’incarner cette nouvelle connaissance dans sa vie quotidienne.

Et pourtant sans cela ce savoir ne vous sera d’aucune utilité et restera un savoir désincarné qui restera dans le domaine de la pensée, dans un espace éthérique inutilisable. Ce passage demande du courage car ce seront des modifications concrètes qui devront avoir lieu dans votre vie quotidienne, ce seront des conflits qu’il vous faudra résoudre au-delà de votre espace thérapeutique, de ce cocon que nous aurons constitué. Ce sera oser des choses, des actes qui semblent ne pas vous ressembler ou même qui heurtent les représentations que vous pouvez avoir de vous-même et/ou de celles que vous vous faites de la vie. 

C’est ici que rentre en scène tout mon savoir-faire d'éducatrice spécialisée. En effet, lorsque le moment sera venu, je pourrais devenir un guide qui vous accompagnera sur le chemin de l’action, sur ce passage délicat entre le savoir, le savoir-être et le savoir-faire. Je vous proposerai d’entrer de plain-pied dans votre vie et d’effectuer les changements nécessaires vous permettant de suivre le cours des eaux de votre vie, parfois calme, parfois tumultueuse, et de trouver le moyen d’oser résister. Ce ne sera plus seulement des mots, mais des gestes, des chemins à tester, des expériences à vivre, des ponts à franchir. Ce sera tenter de transformer la réflexion en action, l’idée en mouvement, et vous permettre de constater ici et maintenant le résultat de chaque choix, de chaque effort, de chaque risque pris. 

Ce que je vous propose au travers de ce savoir-faire, c’est un compagnonnage dans l’expérience, un accompagnement dans le concret, dans le tangible, dans ce que l’on peut toucher, bouger, transformer, pour que votre quotidien devienne votre terrain de jeu. Un terrain d’apprentissage, où le geste, l’action, pourront nourrir votre confiance, votre autonomie et votre liberté. C’est oser plonger dans votre rivière, apprendre à y nager, à sentir son courant propre pour que votre vie devienne un monde à habiter, à façonner, à investir, avec vos mains et votre corps, à travers lequel vous pourrez sentir la vie bouger et s’inscrire dans chaque pas que vous ferez.

Vous accompagner sera donc aussi vous permettre que l’expérience du concret rejoigne la couleur de votre âme, que la réflexion rencontre le geste et que, peu à peu, chacun puisse se réapproprier la rivière qui coule en lui.

Ce billet éclaire plus particulièrement la part éducative de mon accompagnement, celle qui invite à entrer dans le mouvement, à agir dans la réalité, à incarner la conscience dans le geste. Mais cette dimension n’existe jamais seule : elle dialogue en permanence avec le thérapeutique, qui met en mots et éclaire, et avec l’artistique, qui ouvre l’espace de la création, du symbolique et du sensible. Ensemble, ces trois voies forment un triptyque vivant — une manière d’accompagner l’être humain dans toutes ses dimensions, de la parole à l’action, du corps à l’imaginaire, du visible à l’invisible —.

Car c’est bien dans cette alliance — entre soin, action et art — que se tisse le cœur de ma pratique : accompagner chacun à redevenir auteur, acteur et créateur de sa propre vie.

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